Découvrez l'univers sculptural de Patrick Allier.
Explorer les PierresDans cette maison de pierre au milieu des vignes, ce 'est pas un refuge qu'il est venu chercher. Il 'a pas fui le bruit et le désordre de nos villes natales pour, comme on dit, retourner à la terre. Radical, son geste l’est bel et bien, mais ne porte avec lui la nostalgie d'aucun enracinement.
J’imagine plutôt qu'il est venu ici pour y voir plus clair. Pour y voir tout court. Pour s'éclaircir le regard comme on s'éclaircit la voix. Pour se délier la main comme les langues se délient. Et ce qu'il a vu d'abord, c'est la pierre, la pierre de ce pays. Savait-il qu'il avait rendez-vous avec elle ? Je l’ignore pour ne pas le lui avoir demandé. Ce 'est pas une question qu'on pose. Mais la pierre était là qui l’attendait au coin de la vigne. Ainsi il ne retournait pas à la terre ; il allait à la pierre.
Il est venu chercher ici la difficulté de l’art. Ici la pierre qui y prenait garde jusqu'à lui ? Les hommes se moquaient bien d'elle et lui marchaient dessus. Peut-être pensaient-ils qu'avec elle leurs comptes étaient réglés, et qu'ils l’avaient pour toujours domestiquée. Ils ne la retenaient même pas dans leurs murs de pierres sèches. Le sculpteur a redonné sa chance à la pierre, à répondu à son sourd défi depuis longtemps oublié.
Au commencement de son travail il y a donc la pierre mais comprenons qu'il ne la traite pas comme un matériau ; son art ne se fait pas sur le dos de la pierre celle-ci est prise comme adversaire, un adversaire de taille. Les chances sont égales puisque l’artiste met sa peau en jeu de risquer d'être pétrifié dans son propre désastre.
D’abord ce furent des égratignures faites au corps de la pierre. Imaginez la jouissance de l’homme au moment où, pour la première fois, le plomb coula dans les tranchées ouverts de la pierre atteinte à vif et scella, par cette lithographie insensé mais de haute signification, la violence du métallurgiste dans le minéral.
Plus tard je me souviens de l’émotion de cruauté coupable allant avec tous les triomphes et les saccages prométhéens qui me saisit comme par surprise quand je vis la pierre enfermée dans sa première cage. Soulagement de voir ainsi l’homme rétabli dans ses prérogatives ataviques. Sans doutes une bataille était gagnée mais pas la guerre. Car déjà la pierre forçait ses barreaux avec sa tranquille puissance. Déjà elle s'animait, vivait puisqu'elle se déchaînait.
Nous en sommes à ce moment de suspens : nous savons que la pierre va se mettre dans tous ses états. Nous avons aujourd'hui sous nos yeux les premiers récits de cette histoire indéterminée. Ces œuvres offertes à nos regards nous concernent depuis toujours et nous rappellent que notre communauté est fondée sur un viol, ici figuré par celui de la pierre, un viol commis en commun et que nous avions oublié. Seul dans l’atelier de forgeron de village, Patrick Allier en refait le geste. Seul mais devant et pour tout le monde.
DE LIENS ET DE LIEUX
Tailler puis coudre
Séparer puis rejoindre
Où est la cassure originelle ?
Comment faire avec ces éléments déjà là, si l'on ne vainc
la
chute ?
Se dresser puis s'effacer
Prélever et restituer
Pas de langueur mais la force douce qui fait se fondre
Dans l'aube tout est vigueur.
Retenir le cri
Que tout advienne désormais puisque je me démets
Ne pas
maîtriser
Toute
sauvagerie endiguée.
Pourquoi nommer les choses quand il leur suffit d'être montrées ?
Le nom pour
recouvrir
Le
dire le seul Nom qui vaille ?
Les Pénates, objets d'un culte domestique
Présences liées de toujours et
d'aujourd'hui
Comme en suspension
Doux désir de durer
Totem, pyramide, cercle, ligne, traits.
Platitude exaucée
Surgissement énamouré
Pas
de
pesanteur
Juste la lourde attente
Se retourner dans sa cage comme dans sa tombe
Eternel retour sur soi
Suspendu par un désir
extérieur
Frontalité reposée
Détour du regard fixe
Epaves, sédiments, trouvailles
La mer, la terre, le feu ont laissé à l'abandon
S'en
saisir.
Et leur faire rendre raison.
La semence de pierre. Espérante.
Une infinie tension masquée
Innombrable solitude extrême qui naît
Se porte
Dérision
du
rire
Accablement des efforts pour porter au jour
telle disette soumise
Je porte en moi
comme un écho de ténèbres
Quiétude exaltée.
Soucieuse
Texte de Jacques BONNIEL pour le catalogue de l'exposition « CIMAISE A PRENDRE » au Centre Culturel de l'Yonne - Abbaye St Germain - Auxerre
Patrick ALLIER
Né le 18 mai 1947 à Saint Etienne (42).
Etudes supérieures à Saint Etienne et Lyon. Son parcours artistique débute en 1972 avec ses premières tôles sculptées.
Pour tout contact ecrivez à patrickallier71@gmail.com